1 Nietzsche et Gandhi : introduction
Il y a des recettes pour parvenir au sentiment de la puissance, d’une
part pour ceux qui savent se maîtriser eux-mêmes et qui par là
sont déjà familiers du sentiment de puissance, d’autre part pour
ceux qui en sont incapables. Les hommes du premier type ont fait
l’objet des soins du brahmanisme, les seconds de ceux du
christianisme (M/AA, §65)
Pourquoi
diable ?
J’ai
été élevé dans le souvenir d’un père décédé, que ma mère
décrivait comme une personne influencée par Gandhi : la non
violence, les livres, revues et témoignages qui s’y rapportaient
tenaient bonne place dans la bibliothèque familiale : Luther
King, Danilo Dolci, Lanza Del Vasto… ma mère souhaitait ardemment
que je devienne professeur de philo, ce que mon père aurait souhaité
être, elle imaginait la profession philosophique comme un engagement
- et je crois que c’est déjà tout le problème ! -
Un
des premiers livres que j’ai acheté à 16 ou 17 ans chez un
bouquiniste s’appelait « La généalogie de la morale »
et pour moi, cela tombait bien : je cherchais à comprendre ce
qui fondait ces fameuses « valeurs » qui semblaient tant
faire consensus dans la famille !
A la
découverte, les deux premières dissertations du livre conservaient
un aspect de querelle entre grecs présocratiques sur l’origine des
notions du « bon » et du « noble », puis de
l’affirmation chrétienne du retournement des valeurs entre maîtres
et esclaves avec promesse de récompense dans un autre monde... Tout
cela pouvait se comprendre comme un règlement de compte dans la
civilisation occidentale ?
Mais
la troisième fit sauter le bouchon avec une description féroce de
la figure du « prêtre » au-delà de la religion
chrétienne, avec une bonne dizaine de références aux religions de
l’Inde. Nietzsche y brosse une typologie de volonté de puissance
ascétique, qui s’applique avec un précision étonnante à l’image
de Gandhi que l’histoire retient …. sans bien sûr le connaître
puisqu’en 1887, quand Nietzsche écrit, Gandhi n’a que 18 ans et
n’est pas encore parti à Londres pour y suivre des études
d’avocat !
Après
avoir caractérisé les ressorts de la puissance du « prêtre »
, Nietzsche termine sa démonstration en définissant le sens de tout
idéal ascétique, qui s’appuie sur la Vérité,
c’est à dire Dieu. L'analyse rejoint ce que Gandhi revendique : la Verité et Dieu sont des termes équivalents.
Nietzsche et Gandhi ont donc bien non pas une vision commune, mais un cadre de références qui fonctionne et permet de les confronter dans un univers balisé : d’un côté, un penseur
qui dénonce le recours à une illusion, de l’autre, un homme
d’action qui signe son
autobiographie « histoire de mes expériences avec la Vérité »,
et dit « l’essence de la religion, c’est la moralité»
(Autobio, Introd)
Tout au long de son œuvre, Nietzsche s’est appliqué à mettre en
relation les sens des textes avec la
vie de leurs auteurs, leurs impulsions, leurs motivations…. y compris la génèse de ses propres textes. On ne pense pas en dehors de sa vie, la vie et la pensée sont un tout. Là encore, le cadre de référence fonctionne, puisque Gandhi affirme que "(s)a vie est son seul enseignement".
Ils sont nés à 15 ans d'écart , avec des profils de vie aussi dissemblables que possible, bien qu'ils aient en commun une enfance religieuse, marquée par leur individualisme et leur volonté, d'avoir été tous deux infirmiers sur des champs de bataille, et d'avoir l'un comme l'autre construit un rapport très fort à la notion de "médeçin de leur civilisation".
La vie de Nietzsche se consume dans la maladie après un début exceptionnellement précoce (professeur d'université à 22 ans) et s'achève à 46 ans (1844-1889 puis 10 ans aliéné) , alors que celle de Gandhi (1879- 1948) gagne par étapes en influence et en renommée jusqu'à commencer vers 46 ans (à l'âge ou Nietzsche perd ses moyens) à être identifié définitivement comme "Mahatma" lors de son retour définitif en Inde, et la deuxième partie de sa vie.
La vie de Nietzsche se consume dans la maladie après un début exceptionnellement précoce (professeur d'université à 22 ans) et s'achève à 46 ans (1844-1889 puis 10 ans aliéné) , alors que celle de Gandhi (1879- 1948) gagne par étapes en influence et en renommée jusqu'à commencer vers 46 ans (à l'âge ou Nietzsche perd ses moyens) à être identifié définitivement comme "Mahatma" lors de son retour définitif en Inde, et la deuxième partie de sa vie.
Mais le lien très fort qui donne sens à cette mise en perspective, c'est bien la formule "l'essence de la religion, c'est la moralité"à laquelle j'ajouterai "et son ressort c'est l'ascétisme", une phrase qui aurait pû être dite autant par l'un que par l'autre, mais dans des perspectives antagonistes...
La mécanique du retournement des valeurs morales décrite par Nietzsche veut qu'à l'origine (dans son texte, les indo-européens envahissant la Grèce) une race de seigneurs se soit définie comme noble et bonne, pratiquant une attitude fort civile à l'intérieur du groupe et fort méprisante pour les autres...
Le prêtre ne peut pas trouver une place dans la classe dominante et se tourne vers les "vaincus" dont il devient le "berger", une nouvelle élite. Il les conforte dans l'idée qu'ils sont les vrais "bons" en retournant les valeurs de la société et en menant un combat pour que cette masse impose ses critères.
En menant ce combat, il réalise son propre besoin de rayonnement, de "volonté de puissance" de prêtre.
L'outil de ce retournement contre l'élite, c'est le nihilisme, le recours à des valeurs situées dans un autre monde abstrait : la Vérité, Dieu, le Paradis... avec pour conséquences l'égalitarisme, la compassion, le refus de ce qui constitue la lutte universelle pour la puissance, la vie
Cent cinquante ans après, le schéma reste provocateur, "polémique" comme Nietzsche le dit en sous-titre.
L'important est de voir ce qu'il produit quand il devient un outil d'analyse et en ce sens, Gandhi présente une exceptionnelle occasion d'analyse !
Gandhi, hindou, mais persuadé que toutes les religions ménent à la même Vérité, échappe-t-il en quelque point à la condamnation Nietzschéenne ? En montre t-il dans certains cas les limites ?
Le prêtre ne peut pas trouver une place dans la classe dominante et se tourne vers les "vaincus" dont il devient le "berger", une nouvelle élite. Il les conforte dans l'idée qu'ils sont les vrais "bons" en retournant les valeurs de la société et en menant un combat pour que cette masse impose ses critères.
En menant ce combat, il réalise son propre besoin de rayonnement, de "volonté de puissance" de prêtre.
L'outil de ce retournement contre l'élite, c'est le nihilisme, le recours à des valeurs situées dans un autre monde abstrait : la Vérité, Dieu, le Paradis... avec pour conséquences l'égalitarisme, la compassion, le refus de ce qui constitue la lutte universelle pour la puissance, la vie
Cent cinquante ans après, le schéma reste provocateur, "polémique" comme Nietzsche le dit en sous-titre.
L'important est de voir ce qu'il produit quand il devient un outil d'analyse et en ce sens, Gandhi présente une exceptionnelle occasion d'analyse !
Gandhi, hindou, mais persuadé que toutes les religions ménent à la même Vérité, échappe-t-il en quelque point à la condamnation Nietzschéenne ? En montre t-il dans certains cas les limites ?
A mes yeux, la seule façon de comprendre la Généalogie de la morale est de la traiter comme un outil d’analyse, en la confrontant à une situation réelle.
Cela permettra de reprendre pas à pas la généalogie en prenant en compte ce que sont et d’où viennent les « maîtres » , en analysant d’où vient le ressentiment, ce qui le différencie de l’humiliation, de la colère, de la révolte… et commen ce ressentiment est géré, parce qu’il y a bien des manières de le faire : le processus de retournement construit par Gandhi est nettement différent de la doctrine chrétienne. Où tombe-t-il dans la critique, où en est-il indemne ?
Nietzsche le dit lui-même (dans l’Antéchrist §) toute conviction court le risque de se systématiser, et de tomber dans l’aveuglement. Et je crois que ni Nietzsche, ni Gandhi, tous deux jusqu’au-boutistes, n'échappent à l'excès ! Pas pour les mêmes raisons, ni de la même façon, certes, mais l’un comme l’autre doivent être compris avec des réserves.
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