2 Gandhi : le point de départ

Point de départ du Gandhisme

Avant le ressentiment, il y a une humiliation, qu'il transforme en lui donnant un discours, des "raisons", c'est une forme de dénoncement.


Mohandas Gandhi nait en 1869 à Portbandar, un port de la côte ouest de l'inde commerçant depuis des siècles avec le monde arabe et l'Afrique.
Le nom de Gandhi signifie "vendeur de parfums, d'épices", et c'est un nom courant dans plusieurs des langues indiennes issues du Sanscrit.
Sa famille appartient à la caste des marchands et des banquiers...une classe moyenne particulièrement acquive dans cette région du Kathiawar (2,3 millions d'habitants en 1872 - Gandhi Before India chap 1) urbanisée et ouverte sur l'étranger.
Son père est conseiller principal du prince de Portbandar, un des 64 "princes" du Kathiawar, qui a authorité sur 70 000 sujets, et ne manque pas de rappeler que la noblesse de sa famille remonte au 9eme siècle.

Mais en fait, après la révolte de 1857  la couronne anglaise a resserré son pouvoir sur tous les territoires de l'Inde. Une partie du pays est constituée en provinces, le reste est qualifié d'états princiers. Les administrateurs britaniques ont établi 7 niveaux de délégation de pouvoirs à ces princes, et les rétrogradent s'il leur est  reproché quelque chose. Ainsi l'année de la naissance Mohandas Gandhi le prince de Portbandar se fait rétrograder de la 1ere à la 3eme catégorie, suite à l'éxécution d'un esclave et d'un marin britanique.

L'enfance du jeune Mohandas est marquée par la religion de sa mère qui lui inculque les interdits moraux traditionnels du Jaïnisme (végétarianisme, pas d'alcool...), qu'il accepte tout en les confrontant  à la réalité de ce qu'il constate naivement : les anglais sont plus grands, plus forts...il mange de la viande et boit du vin en cachette pour être fort comme eux,

A doggerel of the Gujarati poet Narmad was in vogue amongst us schoolboys, as
follows:
Behold the mighty Englishman
He rules the Indian small,
Because being a meat-eater
He is five cubits tall. (AutoBio chap 06)

Ce conflit entre la morale familiale traditionnelle et le sentiment d'infériorité face aux britaniques ne s'apaisera que dans la mesure où il approfondira son héritage en commençant par le plus simple et le plus concret, la lecture de livres sur le végétarianisme et la recherche des restaurants végétariens à Londres et donc d'appuis, puis par la lecture en anglais de la Bagavadgita, l'approfondissement du sens de la religion et de la morale, avec la conviction inébranlable que l'Inde est plus riche d'enseignements en ce domaine que l'Occident ... L'étudiant retrouve ses racines après une brève période où il se veut et s'habille comme un Gentleman britanique.

Des lors, il continue à porter des vêtements occidentaux mais avec un turban, signifiant sa fierté de faire à la fois partie d'une élite indienne et d'être un membre du barreau tout comme un Anglais.

La réussite personnelle d'un colonisé ne suffit pas à garantir la reconnaisssance sociale des colonisateurs, loin de là, et il va le découvrir dès ses débuts professionnels . Il témoignera dans son Autobiographie de deux conflits humiliants qui l'ont marqué considérablement

1892. A 23 ans,  il est jeune avocat à Rajkot (dans son Gujerat natal) et son frère le supplie d'intervenir pour une cause qui le gène quelque peu, et pour laquelle il doit s'adresser à un anglais avec qui il a eu de bonnes relations à Londres, durant ses études. Mais l'anglais en question est maintenant administrateur de l'état princier, et il traite Gandhi de haut, comme un colonisé parmi d'autres, et sans l'entendre le fait promptement jeter dehors par ses domestiques. (Autobio 04 The first shock). Gandhi se révolte, veut l'attaquer en justice, mais un avocat indien plein d'expérience lui dit d'avaler son humiliation car il ne gagnera rien contre un anglais.... Ecoeuré de l'ambiance du milieu judiciaire dans lequel il souhaitait s'intégrer, il saisit la première chance qui lui est offerte et part en Afrique du Sud pour un an, comme avocat, pour un marchand Gujerati musulman, qui a un procès commercial en cours à Durban. Il y restera 21 ans.

1893. L'affaire est célèbre et a donné lieu à un livre à succès (Gilbert Sinoué 2013 : "La nuit de Maritzbourg" ). Dans le train qu'il emmène du port de Durban à Johannesbourg où il doit plaider, le jeune avocat, habillé avec soin à l'occidentale, se fait jeter de force des premières classes du train sur une gare en pleine nuit bien qu'il ait payé son billet : un voyageur a appelé les vigiles pour le faire expulser parce que pour les blancs, un "coolie" n'a rien à faire dans la classe réservée aux européens, même s'il est avocat.... Gandhi se révolte, refuse d'aller en classe économique...et il est contraint de passer la nuit transi de froid dans la petite gare à attendre. Il joindra par télégramme son client et le directeur de la compagnie, et obtiendra de voyager comme il le voulait, mais avec un jour de retard. Cela n'empechera pas lors du même trajet un autre refus de partager cette fois la diligence qu'il doit prendre, puis une chambre à Johannesbourg, puisqu'il est classifié homme de couleur.

 A 24 ans, Gandhi subit là une humiliation, à laquelle il était bien  moins préparé que pour la première qui avait des implications personnelles et familiales.
A Maritzbourg il découvre que partout au Natal, il n'est qu'un "coolie-barrister" (avocat pour indiens), sans considération de sa personne. 

A l'image de son refus de quitter sa place même sous les coups, Gandhi "ne lâche rien". Il obtiendra finalement de la compagnie (dit Rajmohan Gandhi dans son livre "Gandhi, sa véritable histoire par son petit-fils") que les "indiens bien habillés puissent utiliser la premiere classe" ... (mais pour combien de temps ?)

En Inde, ou à Londres, il était confronté à la morgue du colonisateur, en Afrique du Sud, il est confronté à la lutte des ethnies, menée par un pouvoir ouvertement suprémiciste blanc : si le terme est anachronique, c'est bien ici en Afrique du Sud qu'il est né : autojustification, autarcisme, conservatisme, peur panique de "l'invasion", et pour finir Apartheid.


Au Natal comme au Transvaal, les pouvoirs locaux représentent  des Afrikaners, propriétaires de grandes exploitations agricoles, qui ont dû migrer plusieurs fois auparavant vers le nord sous la pression des britaniques, et qui s'accrochent à leurs terres à leurs avantages, tandis qu'avant l'annexion progressive des territoires "Afrikaners", la colonie britanique du Cap donnait plus au sud des droits aux noirs et acceptait les mariages mixtes...

Mais les découvertes des plus importants gisements au monde d'or et de diamants dans les années qui précèdent l'arrivée de Gandhi provoquent des d'arrivées massives d'étrangers (un peu comme la ruée vers l'or aux USA !)
L'appat de ces richesses va accélérer l'expansionisme britannique  .... .

Deux guerres opposeront les britaniques aux boers, en 1880/1881 et 1900/1902 avec encore des tensions jusqu'à l'annexion finale des républiques autonomes des Afrikaners en 1910. L'empire gagnera sur les plans économiques, politiques et administratif, mais les populations blanches des boers, représentant les 2/3 de la population blanche auront toute latitude pour renforcer leur projet de société quant à la gestion des populations non-blanches, en contradiction avec le discours officiel de la couronne britanique.... Les blancs s'entendent sur le dos des autres ethnies...


Johannesbourg, la ville où Gandhi allait plaider lors de sa mésaventure de Maritzbourg, n'a été fondée qu'en 1886 et elle atteint en quelques années plus de 100 000 habitants, avec des milliers de nouveaux prolétaires noirs, indiens, venant du monde rural, qui constituent de nouvelles catégories urbaines de populations déracinées pour lesquelles les autorités sud-africaines du Transvaal  instaurent des lois de confinement spatial dans des zones définies et des emplois réservés (note cf François-Xavier Fauvelle-Aymar, L'invention du Hottentot, Publications de la Sorbonne, coll. « Droits & Cultures », , 416 p.(ISBN 2859444459) p 280/285, cité par Wikipedia "Histoire de l'Afrique du Sud, consulté le 10/08/2019)) et  conçoivent le projet d'interdire la "franchise", c'est à dire le droit de vote à toute la population indienne.

Si les blancs ont besoin de contingents de travailleurs manuels indiens qu'ils embauchent pour quelques années, ils entendent les ensuite en Inde, en interdisant que des "élites" (des personnes éduquées) ne viennent rejoindre et défendre ces immigrants.

Gandhi évalue en 1896 le nombre des blancs au Natal à 50 000, celui des indiens à 51000 et celui des noirs à 400 000 (au cours de sa conférence à Bombay en 1896. Les chiffres donnés par différents sources sont très variables, et les blancs les ont considérés pendant des génération comm potentiellement dangereux. Toujurs est-il que pour lui, au moment de son arrivée, la population indienne dépasse de peu en nombre la population blanche, qui a plus de méfiance pour les asiatiques que pour les noirs, parce qu'ils sont les plus susceptibles à ses yeux de faire concurrence dans plusieurs domaines, dont le commerce en particulier.
La suite montrera que la minorité indienne en Afrique du Sud ne dépassera pas 3% de la population, tandis que le pourcentage des noirs décuplera. (note 1) Que se serait-il passé en Afrique du Sud si l'on avait laissé la population indienne prendre une place notable entre les blancs et les nooirs ?

Le jour même ou Gandhi débarque à Durban en 1893,
le journal local cite le discours de réinvestiture du président Paul Kruger de la "République d'Afrique du Sud" (du Transvaal) des Afrikaners, qui clame que

" even the heathen must acknowledge the hand of God in our history, and that it was God that granted us our liberty." Mecury Natal cité par Guha Ramachandra. Gandhi Before India (p. 67). Penguin Books Ltd. Édition du Kindle. 

Arrivé pour être simplement l'avocat d'un marchand de Durban, Gandhi devient rapidement l'avocat, le lobbyste, le protecteur de la communauté indienne.

Ce qu'il découvre rapidement, c'est que les indiens sont humiliés, divisés, silencieux face aux vexations et au malthusianisme qui les accable... 
Avocat, il a à défendre des causes individuelles le plus souvent face à l'administration et en traduisant en termes juridiques les humiliations auxquels ses clients sont soumis, et presque invariablement, il pointe la différence des traitements auquels ils sont soumis entre l'Inde et l'Afrique du Sud, toutes deux colonies britaniques, et la non-reconnaissance de la civilisation indienne.

Gandhi dit clairement  à cette époque qu'il se bat pour que ses compatriotes (appelés dépréciatement "coolies") ne soient pas rejetés au rang des "kaffirs" (les noirs). Il ne s'agit pas d'un combat humanitaire pour les droits de l'homme en général. 

De la répétition et l'addition des humiliations des indiens, on passe à la volonté de synthétiser tout cela dans la communauté, de le nommer, et de se préparer à y répondre ... c'est la création du "Natal Indian Congress", le lieu où le ressentiment peut se partager.










Commentaires